Il y a quelques années, j’ai accepté un poste de gestion de la production dans un studio. Il traversait une restructuration complète, mais le plan de financement avait été validé et les diffuseurs avaient été verrouillés.
Tout était sur les rails. Prochaine étape : la gestion de la production.
Le studio venait de vendre sa toute première production en CGI, mais tout le développement avait été fait en 2D. Pourtant, un marchand de jouets a rejoint l’accord et a racheté les droits merchandising des principaux personnages de la série. On aurait dit que ça allait être un énorme succès !
Cadrer le projet
D’abord, j’ai commencé par faire une vérification approfondie. J’ai relu les premiers scénarios et me suis familiarisée avec les contrats. Les accords avec les diffuseurs et le fabricant de jouets semblaient assez classiques, mais il y avait quelque chose d’anormal dans le projet de contrat du studio d’animation. J’ai décidé d’aller plus loin.
Le studio d’animation n’avait jamais vu de script ni de synopsis. Vous pouvez donc imaginer ma surprise quand ils ont été capables de fournir un devis et un planning de livraison sur la base du pitch uniquement. Depuis, les lignes narratives avaient énormément évolué et le nombre de personnages principaux avait augmenté. Le plus gros changement, cependant, était que chaque épisode se déroulait désormais dans un lieu différent. Le point inquiétant, c’est que ces changements n’étaient reflétés nulle part dans le devis.
Ensuite, je me suis penchée sur les directives visuelles. Les personnages 2D étaient superbes, avec une mignonnerie bien distincte : de grosses têtes, de petits corps et de toutes petites extrémités. Les supports de vente étaient tout aussi beaux, le tout dans des tons pastel. Le développement avait été réalisé par une équipe de seulement deux personnes, et en regardant de plus près, j’ai compris qu’aucun test de modélisation ou d’animation n’avait été effectué. Les personnages pouvaient-ils toucher leur visage ? Pouvaient-ils se pencher ? À quoi ressemblaient-ils lorsqu’ils marchaient avec ces toutes petites jambes ?
Il me fallait des réponses, mais je n’avais nulle part où aller : ceux qui avaient travaillé sur le projet avaient déjà quitté l’aventure. À en juger par ce que je voyais, aucun temps ni aucun budget n’avait été dédié à des tests à ce stade. « Il faut que ça soit prévu en amont, pendant la préproduction », ai-je conclu. J’ai aussi supposé que notre prestataire d’animation n’avait probablement pas non plus accès aux derniers designs 2D.
Passer à l’action
J’ai décidé d’aller à la source : j’ai demandé si je pouvais accompagner mon producteur lors de sa prochaine visite au studio. Intrigué, il m’a répondu qu’aucune visite n’était prévue. J’ai alors fait part de mes doutes quant à la capacité de ce studio de taille intermédiaire à prendre en charge notre projet au prix proposé, et il a accepté de planifier une visite quelques jours plus tard.
Dans le studio d’animation
Tout a commencé par le déjeuner. J’ai essayé d’exposer mes inquiétudes concernant les nombreuses modifications intervenues depuis le premier devis. J’ai insisté sur le fait que nous voulions travailler avec eux pour trouver une solution qui convienne à tout le monde : ne pas submerger l’équipe, ne pas rogner les marges, et respecter un budget fixe. La production serait longue. Il fallait prendre le bon départ.
Après le déjeuner, on nous a fait visiter le studio. Le bâtiment était ancien et vaste, avec plusieurs petites pièces. Chaque salle pouvait accueillir facilement 10 graphistes, voire 12 l’hiver si elles voulaient rester au chaud !
Nous avons vu la première pièce, puis une deuxième. Les deux étaient vides : personne à l’horizon. Il y avait aussi un souci côté matériel. Très peu de tablettes graphiques sur les bureaux, et en dessous, pas de tours informatiques : seulement des écrans et des claviers débranchés posés les uns sur les autres.
J’en ai fait part à mon producteur. Lui aussi avait remarqué qu’il n’y avait pas de climatisation dans ces pièces orientées au sud et plutôt chaudes. C’était le début du printemps, et même dans notre bureau à quatre personnes, il faisait déjà lourd et chaud. Comment faisaient-ils ici ?!
De salle en salle, nous avons continué la visite de leurs bureaux. Mentalement, je comptais le nombre d’artistes que l’espace pouvait accueillir. J’ai demandé, sur un ton assez léger, si nous pouvions faire venir davantage d’artistes si nécessaire.
Ils nous ont emmenés voir une annexe : cette fois, sans isolation ni électricité. L’état du lieu était tellement préoccupant que mon producteur avait de sérieux doutes quant à notre capacité à démarrer la production dans deux mois.
« Pas d’inquiétude », nous a assuré le prestataire. « Un peu de placo, des rallonges, et c’est bon ! »
Nous avons terminé la visite dans le « bureau informatique ». En réalité, il y avait un seul homme au sous-sol, entouré de 50 ordinateurs à moitié ouverts et partiellement assemblés, provenant de marques tout à fait différentes.
« Au moins, on a résolu le mystère des ordinateurs manquants », me suis-je dit.
Mais comment allaient-ils faire le rendu de toute cette matière avec un studio aussi mal équipé et du matériel dépassé ? Mes inquiétudes grandissaient, alors j’ai posé la question. La réponse ? Tout était apparemment rendu la nuit…
Il devenait de plus en plus évident que le studio allait avoir beaucoup de mal à assurer notre production. En fin de journée, nous nous sommes assis pour discuter du devis et du planning. Autour de la table de réunion, le prestataire n’a cessé de nous rassurer concernant toutes les modifications. Puis, du coin de l’œil, j’ai aperçu un grand tableau blanc avec leur calendrier de production pour l’année à venir. Il n’y avait qu’une seule ligne dessus : la nôtre.
Il est vite devenu évident que le studio était prêt à faire absolument tout pour conserver ce contrat, même si cela signifiait dévaloriser leur travail et mettre leur activité en danger.
D’un commun accord, mon producteur et moi avons décidé immédiatement de chercher un autre prestataire pour notre production d’animation.
À retenir
Il est crucial de vérifier plusieurs points avant de signer avec un studio d’animation :
- Réputation : sont-ils fiables ? Peuvent-ils produire un travail de haute qualité ?
- Projets actuels : ont-ils la capacité réelle de prendre en charge votre projet ?
- Technologie : le studio est-il opérationnel ? Est-il bien équipé ? Ont-ils déjà du personnel en place ?
Une fois que vous êtes sûrs que ces conditions sont remplies, envoyez quelqu’un de votre équipe dans le studio. Un superviseur dédié servira de point de contact essentiel entre le studio et le directeur.
À long terme, cela vous fera gagner un temps considérable et réduira le nombre d’allers-retours. Le superviseur peut identifier rapidement les problèmes récurrents et les corriger sur place. En général, vous verrez une amélioration massive du niveau global de production rien qu’en ayant un expert sur site pour partager des conseils d’animation.
Maintenant que vous avez mis en place le bon cadre pour travailler avec un studio d’animation, préparez-vous à voir augmenter la productivité, et croisons les doigts pour que vous livriez votre film à l’heure !



